La domination du dollar dans l’univers des stablecoins inquiète l’Europe

Un marché en plein essor mais largement trusté par le billet vert

Le marché des stablecoins, ces crypto-actifs adossés à une devise fiduciaire pour en mimétiser la stabilité, connaît une croissance fulgurante depuis deux ans. Porté par l’engouement des investisseurs pour les cryptomonnaies, il est passé de 5 milliards de dollars début 2020 à plus de 160 milliards début 2023.

Pourtant, derrière cette spectaculaire explosion se cache une domination écrasante du dollar américain. Selon les données compilées par la BCE et l’ESMA, pas moins de 98,9% des stablecoins en circulation sont aujourd’hui indexés sur le billet vert.

Cette mainmise américaine sur ce marché émergent préoccupe les autorités européennes. Elle pose un double défi de souveraineté monétaire et technologique pour le Vieux Continent.

L’euro marginalisé

Face à l’hégémonie du dollar, la place de l’euro dans l’univers des stablecoins apparaît dérisoire. Les stablecoins adossés à la devise européenne ne représenteraient que 0,2% du marché selon la BCE.

Les tentatives pour promouvoir l’euro restent confidentielles, à l’image du lancement d’EUROC depuis la France par la société américaine Circle. Même constat du côté de l’émetteur maltais Stasis et son Euro Token (EURS), ou du français Equals Money avec son Euro stablecoin.

«En Europe, on parle des “so called stablecoins euro”, tellement leur développement est marginal. On ne veut pas en entendre parler», regrette Faustine Fleuret, présidente de l’ADAN.

Pourtant, derrière cet euro hors-jeu se profile un risque de marginalisation stratégique de l’Europe dans la finance de demain. «C’est retranscrire dans les échanges la domination future. Il s’agit de pouvoir économique et d’influence», alerte Mme Fleuret.

Des acteurs américains ultra-dominants

Côté émetteurs, le secteur est trusté par des géants américains, à commencer par Tether et son fameux USDT, né en 2014 et fort de près de 70 milliards de capitalisation.

On trouve également Circle (USDC), Binance (BUSD), TrueUSD ou encore le DAI, émis par le protocole MakerDAO. Ces mastodontes profitent de solides effets de réseau et d’une profondeur de marché inégalée.

Or, l’omniprésence de ces acteurs soulève des inquiétudes de part et d’autre de l’Atlantique. Outre la concentration des risques, elle pose la question du contrôle des données personnelles par des entités extra-européennes.

Une dépendance accrue au Trésor américain

Les principaux émetteurs cherchent à garantir la convertibilité de leurs stablecoins en accumulant des réserves sûres, notamment des bons du Trésor américain.

Selon l’ESMA, Tether serait ainsi exposé à 61% à de la dette américaine. Ce mécanisme, s’il sécurise les stablecoins, renforce symétriquement la dépendance des émetteurs au Trésor US.

Le risque ? Que la volatilité de l’émission des stablecoins n’amplifie en retour celle du marché obligataire américain, avec des effets en cascade sur le financement de l’économie réelle.

Vers un renforcement de la domination du dollar ?

À terme, l’essor des stablecoins adossés au billet vert pourrait donc se traduire par un renforcement du poids international du dollar, tant dans la sphère économique que géopolitique.

«Le risque est de voir s’accroître le poids des acteurs stablecoins en dollars qui ira renforcer la domination du dollar», prévient l’économiste Nathalie Janson.

Une tendance qui semble prendre corps, comme l’illustre le recours de la Russie aux stablecoins pour contourner les sanctions occidentales. Quitte à s’exposer aux aléas d’un système financier américano-centré…

Le salut viendra-t-il de la régulation européenne ?

Face à cette mainmise américaine, l’Europe peut-elle reprendre la main via la régulation ? L’enjeu du texte MiCA (Markets in Crypto-Assets), qui entrera en vigueur en 2024, est de taille.

«Le régime prévu pour les stablecoins est extrêmement strict mais ne s’appliquera pas à tous. On a fait un pari perdant en pensant que l’euro numérique permettrait de concurrencer les stablecoins dollars», juge Faustine Fleuret.

Selon l’ADAN, MiCA ne devrait pas inverser le rapport de force au profit de l’euro. Les règles imposées aux émetteurs de stablecoins dans l’UE seront trop lourdes, limitant leur développement. Le texte contient par ailleurs des zones d’ombre.

Bref, le chemin vers plus de souveraineté semble encore long pour l’Europe. À moins d’une prise de conscience rapide des enjeux par les autorités communautaires.

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