Les Retrouvailles Inattendues

Le spectacle se révèle de plus en plus commun sur les plages belges : de petites têtes rondes émergent de l’eau à intervalles réguliers. À Ostende, sur la côte belge, ces créatures marines bénéficient même d’un petit bout de plage protégé, délimité par des cordons de sécurité et orné de panneaux signalant leur présence. Cette observation inhabituelle, qui devient de moins en moins rare, témoigne du rapprochement des phoques des côtes de la mer du Nord, une tendance exacerbée par la pandémie de Covid-19, qui a maintenu les plages relativement désertes. Le vétérinaire Thierry Jauniaux, expert en mammifères marins, constate cette évolution non seulement le long des 65 kilomètres de côtes belges mais aussi sur les côtes françaises. Mais est-ce réellement une bonne nouvelle ? En principe, oui, mais la cohabitation avec les êtres humains s’avère être un défi plus complexe que prévu.

Des Risques et des Enjeux

Professeur associé à la Faculté de Médecine vétérinaire de l’Université de Liège et vétérinaire chevronné depuis 32 ans, Thierry Jauniaux joue un rôle crucial. Il est l’un des rares experts en Europe spécialisé dans l’étude des causes de mortalité des mammifères marins. Pour lui, c’est un peu comme être un médecin légiste, mais pour les habitants des océans. Lorsque des phoques, des rorquals, des baleines à bec ou d’autres cétacés échouent sur les côtes belges ou françaises, c’est généralement à lui qu’on fait appel pour procéder à des nécropsies. Récemment, un rorqual de 10 mètres de long et pesant près de 10 tonnes a été découvert dans le port d’Anvers, présentant une fracture de la colonne vertébrale, probablement causée par une collision.

Si les phoques veaux-marins sont plus fréquents le long des côtes, il en va de même pour les phoques gris, qui peuvent peser jusqu’à 200 kilos. Malheureusement, ces animaux font également leur apparition sur la table de travail du vétérinaire pour des raisons tragiques. Certains sont tués par des chiens, victimes d’individus inattentifs, tandis que d’autres sont écrasés par des motos sur la plage ou sont probablement victimes de collisions avec des kitesurfeurs. En France, comme à la Petite Plage d’Ostende, des portions de plages sont spécialement aménagées pour les phoques, mais le comportement indiscipliné de certaines personnes, désireuses de prendre des selfies à tout prix, peut s’avérer néfaste. De plus, des individus bien intentionnés tentent parfois de “sauver” des bébés phoques sans réaliser que leur mère est à proximité.

Évolution des Populations Marines

La population des phoques en mer du Nord est en constante évolution. À la fin des années 1980, une épidémie similaire à la maladie de Carré chez les chiens avait décimé près de deux tiers des spécimens de la région. C’est à partir de ce moment-là que l’on a commencé à réaliser des autopsies et à surveiller la santé de leur population. En 2002, une nouvelle épidémie a frappé, cette fois-ci tuant près de 50% des spécimens. Aujourd’hui, quelques phoques se sont établis près de la ville belge de Nieuport, où des excursions en bateau sont proposées pour les observer. En France, on les trouve principalement du côté de Calais et de la baie de Somme.

Des Données Révélatrices

En mai dernier, l’Institut royal des sciences naturelles, en collaboration avec le parc animalier Sea Life de Blankenberge, le North Seal Team et Thierry Jauniaux, a publié son rapport 2022 sur les mammifères marins en Belgique. Ce rapport révèle qu’en 2022, 45 marsouins, le mammifère marin le plus répandu dans les eaux belges, et 54 phoques se sont échoués sur les plages belges. Comparativement à l’année précédente, où l’on comptait 101 cadavres de phoques, ces chiffres suggèrent des variations dans leur présence. De plus, entre 2009 et 2022, 160 phoques vivants ont été observés lors de relevés aériens, avec une augmentation significative à partir de 2017. Une nouvelle encourageante émerge : la possible première naissance d’un phoque commun dans la zone de repos permanente située dans le port de Nieuport. Les auteurs soulignent que cela constituerait une première dans le pays, car aucune donnée antérieure ne mentionne de naissances de phoques en Belgique au XXe ou au XXIe siècle.

Menaces et Dangers

Selon Thierry Jauniaux, les maladies et les épidémies sont responsables de près de la moitié des décès naturels des phoques, tandis que l’autre moitié est imputable aux interactions humaines. En s’approchant trop des côtes, les phoques peuvent devenir prisonniers de filets de pêche, être accrochés par des hameçons ou encore être heurtés par des bateaux. Les décès par balles ne sont pas rares non plus, ce qui soulève des questions sur les activités militaires en mer et l’impact de leurs sonars puissants sur les mammifères marins. Cependant, ces données restent confidentielles et difficiles à prouver. Les parcs éoliens en mer du Nord sont également mis en cause comme sources potentielles de perturbations de l’ouïe des phoques.

Le Défi du Changement Climatique

Quant au changement climatique, Thierry Jauniaux préfère rester prudent. Le réchauffement des eaux ne semble pas avoir d’incidence directe sur les grands mammifères marins, mais il affecte davantage les poissons et les micro-organismes dont ils se nourrissent. Les poissons se déplacent vers le sud, perturbant ainsi la chaîne alimentaire et créant de nouvelles défis pour les phoques. Les poissons plats, de plus en plus présents en mer du Nord, peuvent causer des problèmes d’asphyxie chez les jeunes phoques qui ont du mal à les avaler.

Identifier les causes de mortalité des phoques permet de mieux comprendre les dangers auxquels ils sont exposés et, si possible, d’adopter des stratégies de conservation et de protection. Par exemple, des mesures ont été prises pour réguler les captures accidentelles de phoques dans les filets de pêche.

Ange Gardiens des Phoques

À Blankenberge, non loin de Knocke-Heist, le parc animalier Sea Life recueille des phoques blessés. Selon le centre, la mer du Nord abrite près de 120 000 phoques gris et 40 000 phoques communs. En 2022, 12 phoques gris et trois phoques communs ont été accueillis comme nouveaux pensionnaires. Certains ont pu être relâchés après des soins appropriés. Pourtant, les défis persistent, comme en témoigne le cas de Nala et de Frances, relâchés en mer en avril 2023 après avoir reçu deux mois de soins. Nala avait été blessée par une morsure, probablement celle d’un chien, d’un renard, ou même d’un autre phoque.

Depuis 1998, près de 600 mammifères marins ont été pris en charge par ce centre. Certains ont été amenés par les bénévoles de la North Seal Team, reconnaissables sur les plages belges grâce à leurs gilets orange fluo. Fondée en mars 2020, en pleine pandémie de coronavirus, cette équipe surveille les phoques et tente de réduire les perturbations humaines. Au cours des trois dernières années, environ 104 phoques différents ont été observés dans la zone de repos permanente d’Ostende, avec environ 200 individus observés le long de la côte pendant la même période.

Inge De Bruycker, cofondatrice de la North Seal Team, souligne que l’homme reste le plus grand ennemi du phoque, notamment en ignorant le besoin essentiel de repos de l’animal sur les plages. La North Seal Team a donc une règle d’or : empêcher les curieux de s’approcher à moins de 30 mètres et exiger que les promeneurs tiennent leurs chiens en laisse.

Ces anges gardiens des phoques ont également mis en place une ligne téléphonique d’urgence. La période la plus critique pour les phoques gris s’étend de décembre à fin février, lorsque les femelles mettent bas et viennent se reposer sur les plages. Pour les veaux-marins, le danger survient plutôt de mi-mai à août, en pleine saison touristique, lorsque les petits phoques restent deux mois sur la plage avant de rejoindre la mer. Il est essentiel que les gens comprennent l’importance de ne pas déranger ces animaux vulnérables.

Pendant que les touristes scrutent l’eau depuis la digue de la Petite Plage d’Ostende, les phoques, discrets mais vigilants, attendent que le calme revienne avant de réapparaître. Leur cohabitation avec les êtres humains demeure un défi complexe, mais les efforts des professionnels et des bénévoles donnent de l’espoir pour la préservation de ces fascinants habitants de la mer du Nord.

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